Une autre classe politique en gestation : entretien exclusif avec ibrahima souaré , président de guinée debout .

Depuis quelques mois, des mouvements fleurissent en Guinée. N’ayant pas d’existence juridique pour la plupart, aux yeux de la loi guinéenne, un chiffre officiel et juste de leur nombre est en ce jour indisponible. Mais ce qui intéresse notre rédaction, c’est moins leur nombre que leur capacité à fédérer ou à proposer un projet réaliste et réalisable.

Depuis le 26 octobre dernier, un mouvement fait particulièrement parler de lui sur les réseaux sociaux : 10 000 adhérents s’en revendiquent. Il se dénomme GUINEE DEBOUT. Nous nous y sommes intéressés,  de près, pour savoir ce qui fait sa particularité.

NewsGuinée a décidé d’en savoir plus en rencontrant son président, M. Ibrahima Kalil SOUARE, Ibra pour ses intimes. Il a accepté de nous accorder une interview exclusive de son admirable domicile parisien. D’un air décontracté, le regard intelligent, d’un ton bien sage, M. Souaré n’a esquivé aucune question d’actualité. Une franchise qui laisse croire la gestation d’une classe politique nouvelle en Guinée.

 

NewsGuinée : votre entourage indique que vous êtes quelqu’un d’assez discret, certains disent même que vous êtes énigmatique. Mais tout le monde s’accorde à dire que vous êtes très intelligent. Que pouvez-vous nous dire brièvement de vous ?

Ibra : Un adage français dit : « pour vivre heureux, il faut vivre caché » (rire)… C’est vrai que je suis un peu discret sur les réseaux sociaux (surtout ces derniers temps). Mais dans la vraie vie, je ne crois pas être discret. En revanche, je suis assez timide si je ne connais pas bien mon interlocuteur. Mais est-ce que suis-je pour autant énigmatique ? Je ne sais pas (rire)…

NewsGuinée : Que faites-vous dans la vie en plus de votre fonction de président de GUINEE DEBOUT ?

Ibra: je n’aime pas parler de moi, ou de ce que je fais (rire). Mais je vous réponds : je travaille dans une Banque à Paris.

NewsGuinée : vous êtes une espèce rare alors. Car la plupart des jeunes africains qui sont en France, travaillent généralement dans le bâtiment, le nettoyage, la sécurité ou exercent d’autres métiers assez difficiles et peu flatteurs. Vous pouvez inspirer certains jeunes en Guinée et en Afrique. Quelles études avez-vous fait pour pouvoir décrocher un poste dans une banque à Paris ?

Ibra : Je ne dirais pas que je suis une espèce rare (rire). Car je connais beaucoup d’autres jeunes africains, qui travaillent dans une banque, ou qui sont chefs d’entreprises, ou qui occupent des postes prestigieux dans de grandes entreprises. Mais, je peux en effet dire que je suis assez chanceux. J’ai eu la chance de faire des études à Paris dans des établissements plutôt côtés. J’ai fait un BAC technologique, option Mercatique, au  lycée Maurice Ravel de Paris. Et, comme j’ai obtenu une bonne mention au BAC, mon premier choix qui fut celui de faire l’économie à l’université Paris 1 Sorbonne, a été accepté. Mais, j’ai préféré faire un BTS Banque au Lycée Jules Siegfried. Car mon raisonnement à l’époque, c’était de faire des études professionnelles courtes, pour travailler et gagner un peu d’argent et puis de reprendre les études.

Après mon BTS banque, j’ai fait une licence d’économie option Assurance Banque Finance à l’ENASS en partenariat avec l’université Paris 13 et en alternance au Crédit Agricole.

Mon diplôme obtenu, j’ai été embauché dans la filiale Banque de Groupama, successivement comme conseiller Support Réseau, et puis au département titres comme gestionnaire Back-Office de marché. Enfin, parallèlement à mon activité, j’ai fait un master en finance de marché au CNAM.

NewsGuinée : Un parcours très intéressant, mais qui révèle votre courage et votre travail.

Ibra : Je peux dire ça en effet. J’ai travaillé dure. Mais en plus de ça, je pense surtout que j’ai eu de la chance, et j’ai su la saisir. J’aimerais que les jeunes Guinéens aient la même chance que moi, celle de pouvoir faire des études de qualité qui leur assurent un emploi décent  et digne, où qu’ils veulent et quand ils veulent. Mais pour cela, il faudrait que le gouvernement guinéen ait une politique de formation ambitieuse. Mais nous en parlerons…

NewsGuinée : Parlons de GUINEE DEBOUT. Quelle est sa particularité ?

Ibra : GUINEE DEBOUT est un mouvement citoyen agréé en France. Il a une existence juridique réelle. Il a un statut, un conseil d’administration, un bureau exécutif. Il est présent en Guinée à travers les mouvements « Génération Débout », « Osons pour la Guinée », « Guinée Conakry Révolution » et beaucoup d’autres, dont je me réserve le droit de ne pas dévoiler ici les noms. Son ambition, c’est de fédérer tous les mouvements qui partagent ses valeurs de démocratie, de justice, de tolérance. Son ambition, c’est finalement de fédérer les guinéens, de Guinée ou de la diaspora, autour des mêmes valeurs, afin de former la plus grande force politique guinéenne. Son combat, c’est de provoquer un sursaut Républicain contre les méthodes de gouvernance cyniques et injustes de notre pays.

La particularité de GUINEE DEBOUT est qu’il (mouvement) met au centre de ses préoccupations l’humain. Car, ses membres sont convaincus que le problème de la Guinée est essentiellement et fondamentalement un problème de droits humains. Nous pensons en effet que le droit à l’éducation, le droit à la justice, le droit à la santé, le droit à une alimentation décente et digne sont des droits fondamentaux, inaliénables et sacrés dont le non-respect crée indubitablement une société miséreuse…comme la société guinéenne. GUINEE DEBOUT veut donner la parole aux sans voix. Il veut se battre, aujourd’hui et demain, pour une répartition équitable de la richesse, et pour le traitement de tous les citoyens de manière égale.

NewsGuinée : Que feriez-vous si Alpha Condé modifiait la constitution pour se maintenir au pouvoir en 2020 (rire)?

Ibra : je pense qu’Alpha Condé ne modifiera pas la constitution Guinéenne. Il est le président en exercice de l’Union Africaine. Sur cette base, il est condamné à donner l’exemple. Je suis convaincu qu’Alpha Condé sait que, malgré tout le respect qu’il lui doit, le peuple de Guinée n’acceptera pas qu’il brigue un 3ème mandat. Personnellement, je souhaite qu’il parte dans les honneurs et par la grande porte. Bien qu’il ait un bilan négatif, il est évident qu’Alpha Condé a de l’expérience. Donc, il sait distinguer les personnes qui l’aiment de celles qui ne l’aiment pas. Les personnes qui lui conseillent de briguer un troisième mandat ne l’aiment pas. Et il le sait.

NewsGuinée : Que pensez-vous de la grève récente des enseignants guinéens et l’arrestation de syndicalistes, de journalistes et la fermeture de certaines radios privées en Guinée ?

Ibra : A travers les problèmes que vous venez d’énumérer, Alpha Condé montre encore une fois non seulement son incapacité à apporter une solution concrète aux problèmes des guinéens mais aussi et surtout sa contradiction. Il a juré de respecter la constitution, mais ne la respecte pas. Vous savez, l’article 5  de notre constitution indique que le droit de grève et la liberté de la presse sont « inviolables, imprescriptibles et inaliénables ». L’article 7 et 10 donnent un peu plus de détails : « chacun est libre d’exprimer, manifester et de diffuser ses idées et opinions par la parole, l’écrit et l’image… la liberté de la presse est garantie et protégée.  La création d’un organe de presse, pour l’information politique, économique, sociale, culturelle, sportive, récréative ou scientifique est libre…Tous les citoyens ont le droit de manifestation et de cortège ». Donc, c’est grave. Alpha Condé est inexcusable. Il n’a pas le droit d’arrêter des syndicalistes qui ne demandent qu’une seule chose : le droit de vivre dignement de leur travail. Il n’a pas non plus le droit d’arrêter des journalistes ou de fermer des radios. Alpha Condé, en tant que Président de la République, doit donner l’exemple. Il a encore une chance d’être le père de la démocratie guinéenne. J’espère de tout mon cœur qu’il la saisira, cette chance. Il a encore 2 ans et demi.

NewsGuinée : Vous avez dit tout à l’heure que GUINEE DEBOUT ambitionne d’être la plus grande force politique de Guinée. Vous avez une échéance ? Qui va prendre la tête de cette formation politique ?

Ibra : Nous souhaiterions que cela se fasse d’ici l’élection présidentielle de 2020. Vous savez, en Guinée, il y a beaucoup de jeunes talents. Je pense par exemple à Siaka BARRY. Il a prouvé lorsqu’il était ministre de la jeunesse, de la culture et des sports. Nous n’avons pas compris son limogeage par le gouvernement et son remplacement par Bantama SOW. Je pense que c’est une personne qu’on peut soutenir, et pousser à prendre cette formation. Je pense personnellement qu’il a le charisme nécessaire pour rassembler les guinéens. Mais encore faut-il qu’il accepte ce défi.

NewsGuinée : Que pensez-vous de la vidéo publiée par CNN montrant des jeunes africains en vente sur un marché aux enchères ?…

 Ibra : Vous savez, bien qu’il y ait plusieurs courants de pensée au sein de GUINEE DEBOUT, une chose nous lie et nous rassemble : c’est l’humanisme. En tant qu’humanistes, le sentiment qui a été le nôtre en regardant cette vidéo, a été celui de la révolte. La révolte contre les auteurs immédiats de cet acte barbare et abominable, et la révolte contre les chefs d’État africains. Car, ce sont eux les seuls et uniques responsables de cette situation. Vous savez, le gouvernement guinéen et les gouvernements africains, en général, rusent avec le droit à l’éducation, ils piétinent le droit à la justice, ils se moquent du droit à la santé et celui à une alimentation décente et digne. Ils pactisent tous avec le diable. Et la conséquence est là : les jeunes vont mourir dans la méditerranée pour avoir ces droits. Ils se font réduire en esclavage en Libye. C’est très révoltant.

NewsGuinée : que pensez-vous de la visite récente de Macron en Afrique ?

 Ibra : A titre personnel, je pense qu’il a été très bon. J’ai personnellement apprécié son attitude à l’égard du président Burkinabé. Il l’a mis face à ses responsabilités.  D’ailleurs, je n’ai pas compris pourquoi celui-ci a fermé les écoles dans la région de Ouaga 48h pour organiser cette visite. Honnêtement, je n’ai pas compris. Je ne pense même pas que Macron ait compris. Je trouve que c’est très grave. Il s’est rabaissé à un niveau inacceptable. Thomas SANKARA n’aurait jamais fait çà. A un moment donné, il faut que les dirigeants africains prennent leurs responsabilités et arrêtent d’accuser les autres d’être responsables de leur incompétence.  S’ils veulent que la France les respecte, il faut qu’ils se respectent eux-mêmes et respectent leurs peuples. C’est comme ça la vie, c’est tout simple. Vous voulez qu’on vous respecte ? Bah commencez par vous respecter vous-même. Il faut qu’à un moment, les dirigeants africains entretiennent un rapport décomplexé avec la France. Ils ne sont plus colonisés. Ne l’oubliez pas : la France défendra et protégera toujours ses intérêts. Les français ne sont pas des saints. C’est aux africains d’être intelligents et de faire en sorte que la relation qu’ils entretiennent avec la France soit une relation équilibrée. C’est aux dirigeants africains de lutter contre la corruption, qui coûte des milliards de dollars chaque année. Pas aux occidentaux de faire à leur place. C’est à eux de repartir de manière égale les revenus issus de la vente de matières premières.

NewsGuinée : Que pensez-vous des 20 milliards d’euros de dons que la GUINEE a obtenus en France pour le financement de son PNDES ?

 Ibra : Sincèrement, je suis inquiet. Très inquiet pour l’avenir de la Guinée. Le PIB de la Guinée (la richesse qu’elle produit chaque année) est de 6 milliards environ, et le gouvernement s’endette à hauteur de 20 milliards ! C’est inquiétant non ? Il faut appeler les choses par leur nom. Les 20 milliards ne sont pas donnés, mais il s’agit bien de promesses de prêts. Et le principe d’un prêt est qu’il doit être remboursé, et très souvent avec un prix qu’on appelle taux d’intérêt. Si ces 20 milliards ne sont pas utilisés dans des  projets d’investissements ayant un ROE (Retour sur Investissement) conséquent, dans quelques années la Guinée se retrouvera dans une situation encore plus grave que celle qu’elle connait actuellement. A titre personnel, je trouve que le montant de cet emprunt est trop important. Il représente quand même environ 300% du PIB. Je pense que l’objectif initial, qui était de collecter 4,6 milliards n’était pas trop mal. Mais comment expliquer que de 4,6 milliards de dollars, on soit passé à près de 20 milliards de dollars ? Je pense qu’il faut vraiment faire très attention et surtout demander des explications. Je vous propose honnêtement de commencer à mener des investigations. Car, à un moment, quand Alpha et son gouvernement ne seront plus là, ce sera à nous et à nos enfants de rembourser cette dette.

NewsGuinée : Bien ! Merci de nous avoir accordé cette interview M. Souaré.

Ibra : je vous en prie.

Entretien réalisé par Fodeba Marxiste

Publicité