Enquête exclusive de newsguinee : boké, nos mines n’ont pas bonne mine

La République de Guinée est un scandale géologique. On le sait depuis belle lurette. Son sol regorge de minerais dont le fer, l’or, le diamant, le calcaire, le granite et la bauxite pour ne citer que ceux-ci. Le pays est le deuxième exportateur mondial de bauxite avec des réserves estimées à 25 milliards tonnes. Les ¾ de cette réserve se situent en Guinée maritime notamment dans la région administrative de Boké. Cette matière première qui entre dans la fabrication de nombreux objets et appareils est exploitée en Guinée depuis 1963 avec la convention cadre entre l’Etat et des investisseurs américains. Cette convention créa la Compagnie des Bauxites de Guinée (CBG).

Autrefois fleuron de l’industriel français Pechiney, l’usine d’alumine de Fria, première usine d’alumine en terre africaine, passe sous le pavillon russe en 2003 suite à une opération de vente de Reynolds Metals Company, alors actionnaire américain majoritaire de l’usine. Ce rachat, dont les conséquences se font encore sentir aujourd’hui sur la ville de Fria, est un dossier spécial qu’il n’est pas nécessaire d’exposer ici. Les Russes renforcent leur présence en Guinée en signant une nouvelle convention le 14 novembre 2000. Ainsi, la CBG à Sangarédi et Kamsar, et Rusal à Fria domineront l’exploitation minière dans la région de Boké avec une certaine stabilité.

La Société Ashanti Gold (SAG) et la Société Minière de Dinguiraye(SMD) exploitent des gisements d’or respectivement dans les préfectures de Siguiri et de Dinguiraye. Même si des manquements sont observés de part et d’autre en termes d’impact sur l’environnement, ou de quelques grèves de leur personnel, aucun incident de nature à remettre en cause l’équilibre socio-économique global de la région n’a encore été enregistré.

Annoncée en grande pompe par l’exécutif guinéen le 26 mai 2014, le projet d’exploitation des blocs 3 et 4 de Simandou est renvoyé au calendrier grec après le retrait du géant anglo-australien Rio Tinto 3 ans plus tard. Ce gisement de fer, le plus grand du continent, contient une réserve estimée à plus de 2 milliards de tonnes. Même si le chinois Chinalco a repris le flambeau, aucune avancée notable sur le démarrage de ce mégaprojet n’est encore effective.
Le retrait définitif de Rio Tinto du projet Simandou en 2015 et celui de BHP Billiton de Boffa trois ans auparavant, a laissé planer une longue période d’incertitude quant aux conséquences de retrait d’autres entreprises dans le secteur.

Depuis, le pouvoir de Conakry s’est tourné vers de nouveaux investisseurs notamment chinois pour une exploitation plus accentuée de la bauxite. La région de Boké, en plus de la CBG, de RUSAL, va voir débarquer une multitude de compagnies minières qui étaient jusqu’ici méconnues et dont les pratiques laissent à désirer. Des centaines de sous-traitants vont venir graviter autour de ces géants miniers et une exploitation accélérée et incontrôlable par endroits sera le leitmotiv. Dans ce brouhaha minier, il est important de s’intéresser à l’impact de cette exploitation effrénée sur les populations en général, les communautés riveraines en particulier et l’environnement. Cette arrivée massive et soudaine de compagnies minières, a-t-elle ébranlée les équilibres socio-économiques globaux ou au contraire va-t-elle devenir un facteur de création de richesses et donc de développement ? La réponse à ces questions est le mobile même de cet article grand format.

Pole emploi de la Compagnie GAC dans la ville de Boké.

La région administrative de Boké comprend 5 préfectures dont Boké, Boffa, Fria, Gaoual et Koundara. Depuis la première république, la Compagnie des Bauxites de Guinée, plusieurs fois première entreprise du pays, exploite le gisement de Sangarédi et achemine la bauxite extraite à l’usine de Kamsar où l’entreprise a installé son siège social. Ces deux sous-préfectures relèvent toutes de la préfecture de Boké. Depuis 1960, le français Pechiney puis le russe Rusal exploite la bauxite de Fria et y développe l’alumine via l’usine d’alumine installée dans la commune urbaine de Fria.

Les conditions de vie des populations autour de ces plateformes étaient des plus enviables du pays. Eau, électricité, soins de santé étaient accessibles et des structures d’épanouissement des travailleurs et leurs familles étaient disponibles.

Cette relative tranquillité va être bousculée à partir de l’année 2014. Distribuant les permis d’exploitation à tour de bras, l’Etat favorise ainsi l’arrivée massive de compagnies minières en arguant la promotion de l’emploi des jeunes et le remplissage de ses caisses… « vides » Mais la réalité est plus mitigée.

Pillage des ressources

En donnant la priorité à l’exportation de la terre brute au détriment de sa transformation sur place qui crée plus d’emplois, les autorités guinéennes ont donné leur feu vert à un pillage systématique et accélérée des ressources du pays. Ces ressources ont beau être nombreuses, il n’en reste pas moins qu’elles ne sont guère renouvelables. Si une gestion rationnelle n’est pas faite, au bout de 30 ans, il n’est pas exclu que la Guinée ait épuisé ses ressources bauxitiques car si jusqu’en 2013, les minerais étaient acheminés via des trains minéraliers, pour la première fois de son histoire, le pays a vu ses minerais transportés par des camions-bennes.

À la Société Minière de Boké, SMB, il existe un planning de roulement ininterrompu de ces camions avec une prime de 100.000 francs guinéens à chaque arrivée pour les chauffeurs qui travaillent de nuit (indépendamment de leurs salaires).

Le port fluvial de la Société Minière de Boké à Dapilon

Les méthodes d’exploitation de la SMB sont des plus dangereuses pour la Guinée à moyen et à long terme. Contrairement à ces concurrents qui transportent la bauxite dans des trains minéraliers, la SMB a quant à elle, opté pour le transport des minerais par camions-bennes. En 2017, cette entreprise chinoise associée à la société de droit guinéen UMS du Libanais Fadi Wazni, a exporté en 2 ans plus de 30 millions de tonnes de bauxite. Plus que la production de la CBG, l’entreprise historique, dans le même intervalle. À l’annonce de ces résultats, la CBG a procédé à une extension de son plateau d’exploitation dans la direction de la préfecture de Télimélé. Global Alumina Corporation, une autre compagnie minière appartenant aux Emirats arabes unis exploitant le plateau de Tinguilinta à 35 km de Boké a également procédé à l’extension de son port et à un début d’acheminement de sa production par camions-bennes.

Pire, à la place d’un véritable port minier, le consortium UMS – SMB a construit des ports fluviaux dans les districts de Katougouma et de Dapilon. Impossible d’accoster pour les navires gros-porteurs, la bauxite est donc acheminée vers ces derniers en haute mer dans des barques géantes poussées par des remorqueurs. Il est établi qu’à l’allure où vont les choses, la cadence employée par certaines compagnies notamment celles de taille moyenne fait courir à la Guinée un énorme risque d’épuisement de ses réserves en bauxite. Cela pourrait sérieusement compromettre l’avenir des futures générations qui trouveront un pays aux sous-sols épuisés.

Navire de la SMB en chargement en haute mer loin des côtes guinéennes

Coexistence difficile avec les communautés riveraines

Le code minier en son article 130, commande aux entreprises contractantes de consacrer 0,5 % de leurs chiffres d’affaires aux collectivités qui abritent les sites d’extraction et d’exploitation. Les entreprises s’acquittent normalement de cette redevance, mais la gestion de la manne financière reste des plus décriée. Cet argent qui devrait être orienté dans l’amélioration des conditions de vie des populations riveraines à travers la mise en place ou le renforcement des services sociaux de base, est détourné à d’autres fins. La population n’en voit nullement la couleur. Hormis quelques réalisations faites pour les communautés par les compagnies elles-mêmes. L’analphabétisme aidant, l’écrasante majorité des riverains ignorent l’existence même de ce fonds souverain encore moins son utilité. Ces derniers confondent alors les rôles régaliens de l’Etat à ceux des entreprises et pensent que c’est à celles-ci de fournir les services sociaux de base.

Ainsi en septembre 2017, des émeutes ont éclaté dans la commune urbaine de Boké et dans le chef-lieu de la sous-préfecture de Kolaboui suite à un manque d’électricité. Le général Mathurin BANGOURA, gouverneur de Conakry, envoyé pour négocier avec les jeunes, dira qu’il n’a jamais été en face d’un tel déchaînement de violence. Ces événements ont endeuillé des familles, causé d’énormes dégâts matériels et ont paralysé toutes les activités économiques à commencer naturellement par celles des compagnies minières.

Les activités de transport du minerai de bauxite qui traversent ou contournent les localités crée un sentiment de frustration chez les riverains qui voient ainsi leurs richesses partir tous les jours sans retombées significatives sur leur quotidien.

Cette exaspération de la population s’est intensifiée lorsque pour la première fois, le minerais de bauxite a été acheminé par des camions-bennes. La nouvelle méthode de transport qui a surpris plus d’uns, a causé un climat de cohabitation plus tendue. Ces engins roulants sont à l’origine de plusieurs accidents de circulation dont certains ont été mortels. Le 24 avril 2017 à Boké, un camion transportant de la bauxite percute mortellement un conducteur de taxi-moto. Un déchaînement de violence s’abat alors sur la ville durant 2 jours. Des milliers de jeunes s’en prennent alors aux édifices publics et aux forces de l’ordre et exigent la réalisation d’une route de contournement. Cinq mois plus tard, une deuxième émeute éclate et embrase toute la préfecture. Les localités de Kolaboui et de Sangarédi s’en mêlent. Cette fois, les jeunes réclament l’électricité, l’eau et l’emploi. L’émeute dégénère et fait 3 morts et plusieurs dégâts matériels. Le bilan des préjudices causés par les manifestants et dressé par le ministre de l’administration du territoire et de la décentralisation sur les ondes de la RTG, est ahurissant. On dénombre 14 gendarmes blessés, 7 policiers, 56 civils, des magasins pillés, deux camions de la gendarmerie nationale et les locaux de la gendarmerie départementale de Boké incendiés ainsi qu’une moto, un pick-up et tous les archives.

Siège de l’agence la société guinéenne d’électricité, EDG, à Boké, vandalisé lors des manifestations de septembre 2017.

Le 28 avril 2018, des manifestations éclatent aussi dans la ville de Boffa. Là aussi, des jeunes surexcités bloquent la route nationale N°2 et les activités de Bel air Mining, une autre compagnie minière installée dans la localité.

Le 7 juin 2018, un véhicule de l’entreprise Colas, un des sous-traitants du géant Guinea Alumina Corporation, en partance pour Boké a mortellement percuté un motard dans le district de Kalia à 15 km de Kolaboui. La vindicte populaire s’est abattue instantanément sur le véhicule qui a été incendié illico. Les occupants qui avaient pris la poudre d’escampette ont eu la vie sauve de justesse.

Aujourd’hui, la plupart des employés des compagnies minières vivent la peur au ventre lorsqu’ils doivent effectuer des missions dans la zone ou lorsqu’ils doivent se rendre à Conakry.

Vindicte populaire sur le véhicule d’un sous-traitant (Colas) de Guinea Alumina Corporation le 7 juin 2018.

Dégradation de l’environnement

« L’exploitation minière dégrade l’environnement ». Ce début de la publicité de la SMB sur les ondes des médias privées résume ce grand danger lié aux mines. Pour extraire du sous-sol les minerais de bauxite, il faut déboiser la forêt qui prospère sur le sol. L’exploitation minière en soit, est un désastre écologique. Elle affecte la faune, la flore et les cours d’eau. Aujourd’hui, les rivières qui traversent les zones d’exploitation de Dabiss et de Malapouya sont impropres même pour la consommation animale à cause des tonnes de poussière qui s’y déposent quotidiennement. Le mercure affiche des températures assez élevées dans cette zone qui est bordée pourtant par l’océan atlantique sur 370 km.
Les surfaces cultivables disparaissent comme du beurre au soleil. Elles cèdent peu à peu sous l’avancée des mines.

Les milliers de camions-bennes et les dizaines de camions de mines, les fameuses Komatsu dégagent des quantités incalculables de CO2 un gaz à effet de serre, sans compter les particules fines qui les suivent lorsqu’ils traversent les zones habitées. Dans un État sérieux, une campagne de prévention contre les maladies pulmonaires serait lancée de pair avec les activités des compagnies. Le gouvernement devrait prendre les mesures idoines afin de protéger les populations vivant dans ces zones.

Les camions de la SMB déversant leurs chargements de bauxite au port fluvial de Katougouma.

« L’exploitation minière est le riz, et la prostitution est la sauce. »

La région administrative de Boké couvre une superficie de 11 053 km2. Les zones minières proprement dites couvrent quant à elles, une superficie plus réduite puisque les préfectures de Gaoual et de Koundara ne sont pas concernées par l’exploitation pour le moment. Cette petite zone habituée aux seuls employés de la CBG et de Rusal de 1963 à 2014, a vu débarqué d’un seul coup des milliers d’employés directs et des travailleurs détachés, des centaines d’engins roulants et un bouillonnement sans précédent des activités. La petite ville de Kamsar, chef-lieu de la sous-préfecture du même nom, est prise d’assaut et n’arrive plus à absorber ce flux important de personnes et de capitaux injectés en son sein. La consommation s’est tellement accrue qu’aujourd’hui, il n’est pas exagéré de parler de surconsommation. Le marché intérieur, mal préparé à ce brusque changement n’arrive plus à suivre la demande et par conséquent, une flambée des prix des produits de première nécessité et des produits importés s’est installée. Pour les fonctionnaires et les employés des entreprises non-minières de taille moyenne qui opèrent également dans la zone, le coût de la vie est devenu insupportable. Pire, lorsque les expatriés passent au marché de la petite ville, une pénurie s’installe aussitôt. Les Guinéennes sont obligées d’être matinales au marché tout en guettant l’arrivée des véhicules d’approvisionnement des compagnies minières. Les hôtels de Kamsar sont parmi les plus chers de la Guinée, huit-cent-mille (800 000) à un million de francs guinéens (1.000.000 GNF) par jour. Leurs coûts dépassent largement la moyenne pour les hôtels de l’intérieur du pays. Certains fonctionnaires en mission dans la ville sont obligés de passer la nuit dans la commune urbaine de Boké où les prix sont plus abordables. Il arrive que tous les hôtels des villes de Kamsar et de Boké affichent pleins comme ce 8 juin 2018.
Un travailleur de l’hôtel Rio Nunez à Boké, sous couvert d’anonymat souriait quant à la réponse sur la question de la prostitution qui est devenue légion dans cette région, en ces termes : « L’exploitation minière est le riz, et la prostitution est la sauce. » Selon lui, la prostitution et la dépravation des mœurs constituent des facteurs inhérents à l’exploitation minière.

Vue partielle de l’hôtel Rio Nunez à Boké

Les milliers de capitaux injectés dans la zone attirent les filles de joie de tout le pays notamment celles du littoral. On y trouve des toutes les catégories. Venus pour assouvir les désirs de certains travailleurs qui vivent loin de leurs familles, elles s’installent durablement dans les zones d’exploitation et enchaînent rendez-vous sur rendez-vous augmentant ainsi le risque de propagation des maladies sexuellement transmissibles. Selon des témoins, l’Institut Supérieur des Mines et Géologie de Boké serait le bréviaire de ce métier.

Aujourd’hui, plus d’un observateur s’inquiète de l’exploitation effrénée des réserves de bauxite dans la région de Boké. Après l’accord-cadre mines contre infrastructures entre la Guinée et la Chine signée en grande pompe en septembre 2017 à Pékin pour une enveloppe globale de 20 milliard de dollars de prêts entre 2017 et 2036, les craintes sont loin de se dissiper. Le 8 juin 2018, une convention de plus a été signée avec le chinois Chalco, filiale de Chinalco. Elle porte sur le développement d’une chaîne de production intégrée de bauxite et d’alumine dans la préfecture de Boffa.

Les mines continuent d’occuper une place importante dans le PIB de la Guinée au détriment d’autres secteurs comme l’agriculture qui est plus porteuse de croissance et moins dégradante pour l’environnement. Il revient à tout un chacun d’approfondir la réflexion et de contribuer à sa manière à limiter cette surenchère minière.

Alpha Oumar Diallo

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